Littérature

Jazz et vin de palme

Jazz

Un homme - pourtant féroce adversaire de la religion du Terroir abusivement et péjorativement appelée : animisme - confie à un ancien camarade du parti : « J’ai été ensorcelé par mon oncle paternel ». Un autre, Likibi, est jugé pour avoir empêché la pluie de tomber sur son village : accusé d’être féticheur, il est exécuté. Un gardien d’usine fait l’éloge de la Révolution rouge sans en comprendre un traître mot : son zèle lui sera fatal…

Avec une ironie mordante et un ton décalé, ce recueil de huit nouvelles évoque la déroute des jeunes États africains et les désillusions qui ont suivi les indépendances. Autant de portraits d’hommes et de femmes qu’Emmanuel Dongala parvient à saisir avec justesse et humanité. Le style est faussement naïf, les situations parfois loufoques... et si l’auteur s’autorise des échappées poétiques - liées à sa passion du jazz - le constat reste souvent pessimiste derrière l’humour doux-amer de l’écriture.

Jazz & Nsamba

A travers quelques récits inspirés du vécu par les personnages peints avec dextérité, l'auteur montre ce que sont les régimes totalitaires qui sévissent sur son continent, l’Afrique. Ses critiques sévères visent principalement les autocraties communistes des tropiques,[inventeurs du

JazzGroup

concept de Tribalisme]. L’auteur est plus sensible à ces dictatures, car étant Congolais, il a vu son pays devenir l'ombre de lui-même, y compris devenir entre-temps le champion du libéralisme avec sa cohorte de crimes de toutes sortes. Emmanuel Dongala témoigne par l’écriture acérée de sept nouvelles rassemblées dans un recueil, « Jazz et vin de palme » les horreurs des dictatures. Dans ce dessein, l’écrivain utilise les situations cocasses pour ridiculiser les potentats. C’est ainsi qu’un des membres du parti est exclu et puni pour avoir consulté un sage qui lui a fourni des amulettes ; un acte qui est une injure au régime matérialiste et marxiste du « Père fondateur de la Nation, le Guide éclairé, le Rénovateur, le batisseur infantigable, l'homme des masses,le grand Timonier, le Président à vie, le Maréchal chef suprême des forces armées et Père bien aimé du peuple ». Avec l’instauration de ce régime politique, l’administration se développe, telle une plante maléfique et anthropophage. Confrontés au despotisme, au népotisme, les citoyens n’appartenant pas au parti communiste courbe l’échine. D’autres tentent d’y être acceptés comme ce vieux qui va de gaffe en gaffe lors d’une cérémonie présidentielle ; un personnage qui nous rappelle « le vieux nègre et la médaille » de Ferdinand Oyono

…. Amaya hésita alors sur ce qu’il fallait faire. Repartir jusqu’à Mungali prendrait trop de temps, et puis ce serait dépenser de l’argent inutilement ; il fallait donc attendre. Elle sortit et se promena le long du débarcadère. Les vedettes arrivaient, accostaient, débarquaient des commerçantes qui criaient, hurlaient, se disputaient avec les douaniers. Ces derniers, maîtres absolus des lieux, empoignaient les commerçantes, les rudoyaient, aboyaient des ordres, n’hésitant pas à lever la chicotte quand elles ne s’exécutaient pas assez vite à leur gré ; ou alors, ils confisquaient les marchandises qu’ils ne rendaient que contre gratification. Mais ces femmes ne trouvaient rien d’anormal à ces bastonnades, à ces injures et outrages que les douaniers leur faisaient subir, car, depuis leur naissance, toutes les autorités, coloniales ou post-coloniales, rénovatrices ou rédemptrices, réactionnaires ou révolutionnaires, adeptes du socialisme Bantu ou du socialisme scientifique marxiste-léniniste, toutes les avaient toujours traitées avec le même mépris ; et se figurer un monde où les citoyens et citoyennes seraient traités avec un peu plus de dignité, de compassion et de compréhension était au-delà de leur imagination la plus folle. Et elles étaient là tous les jours, bousculées, étouffant sous le soleil, redoublant de vigilance chaque fois qu’un douanier ou autre personnage louche s’approchait trop de leurs marchandises.

Nsamba

Amaya aussi gagnait sa vie à ce petit commerce. Profitant de la baisse de la nouvelle monnaie en lieu et place du Franc congolais (imposée par Mobutu de l'autre côté du Fleuve : le zaïre. Au marché noir, elle allait acheter quelques petites choses à Kinshasa, du beurre, de l’huile, du savon, de la farine – pour en citer quelques unes – qu’elle allait vendre au détail à Brazzaville le soir dans son quartier, à la lumière d’une chandelle faite d’un torchon de linge trempé dans du pétrole lampant. La journée, elle vendait au marché de la Gare où elle faisait ses meilleures affaires ; on les avait chassées de là à coup de bottes militaires ou de pelles, de bulldozer, le jour où le président de la république avait décidé de placer le marché sur son itinéraire journalier ; sa sécurité primait le gagne-pain quotidien du petit peuple. Elle ne faisait pas beaucoup de bénéfice mais assez quand même pour nourrir les six gosses qui lui restaient sur les huit que lui avait faits son ex-mari ; l’un était mort de paludisme à dix mois ; l’autre, jeune pionnière de onze ans, avait été écrasée par un char lors du défilé annuel célébrant la révolution. Après treize ans de mariage, son mari l’avait abandonné pour convoler en injustes noces avec une femme plus jeune, plus instruite, plus digne qu’elle d’un homme qui venait d’accéder à des hautes responsabilités politiques et syndicales après avoir végété pendant quinze ans comme petit planton. Elle s’était retrouvée toute seule à louer une maison avec six gosses sur les bras. Ne sachant ni lire ni écrire, ayant assez de dignité pour ne pas sombrer dans la prostitution si fréquente ces jours-ci, elle avait été assez courageuse pour se lancer dans ce petit commerce de détail avec très peu de ressources. Son ancien mari, devenu membre du parti unique d’avant-garde, était désormais intouchable ; il n’était donc pas question de lui faire un procès pour obtenir une pension alimentaire quelconque ; d’ailleurs, elle n’était pas assez instruite pour savoir que cela existait. La société phallocrate n’a-t-elle pas toujours été ainsi ? Les hommes prenaient les femmes et les abandonnaient à leur gré ; un mari pouvait avoir plusieurs maîtresses, la société n’y trouvait rien à redire tandis que la femme était clouée au pilori, chassée du domicile matrimonial, n’eût-elle eu qu’un amant accidentel. […]